Coupe du monde 2022 : comment fonctionnent les stades climatisés du Qatar ?

Coupe du monde 2022 au Qatar

Dimanche dernier - au Qatar - sonnait le coup d’envoi d’une nouvelle coupe du monde pour le moins contestée. Parmi les multiples foudres que s’est attiré l'événement sportif international, son bilan carbone a de nombreuses fois été pointé du doigt. En particulier, ses huit stades climatisés, dont certains érigés pour l’occasion. Alors, à quoi ressemble réellement la consommation énergétique de cette coupe du monde qatarie ?


Un budget d'investissement de 4 milliards de dollars

Le 2 décembre 2010, le Qatar remportait officiellement la course pour devenir le pays hôte du mondial de football 2022, devant l'Australie, le Japon, la Corée du Sud, mais aussi les États-Unis. Depuis, le choix de l’État pétrolier n’a cessé de faire couler l’encre et ce, à de multiples égards. Toutefois, le pays n’a de son côté cessé d’accroître ses infrastructures, faisant même émerger six nouveaux stades, à moins de 50 kilomètres de distance les uns des autres, en plus de la rénovation de ses deux stades déjà existants.

En 2017, le comité propose même la construction d’un stade entièrement démontable uniquement destiné à l’évènement sportif, le stade 974. Construit près de Doha, celui-ci est en mesure d’accueillir jusqu’à 40 000 personnes sur une superficie totale de 450 000 m2. Mais il n’est pas seul à héberger les crampons des champions de cette coupe du monde 2022. On compte notamment :

  1. Le stade de Lusail (nouveau). D’une capacité de 80 000 personnes ;
  2. Le stade 974 (nouveau). D’une capacité de 40 000 personnes ;
  3. Le stade international de Khalifa (rénové). D’une capacité de 40 000 personnes ;
  4. Le stade Al-Thumama (nouveau). D’une capacité de 40 000 personnes ;
  5. Le stade Al-Bayt (nouveau). D’une capacité de 60 000 personnes ;
  6. Le stade Ahmad-ben-Ali (rénové). D’une capacité de 40 000 personnes ;
  7. Le stade Education City (nouveau). D’une capacité de 40 000 personnes ;
  8. Le stade Al-Janoub (nouveau). D’une capacité de 40 000 personnes.

En tout donc, huit colosses, d’une capacité d’accueil totale allant de 40 000 à 80 000 personnes, pour un budget d'investissement de pas moins de 4 milliards de dollars. Un hic toutefois, dans ce pays où les températures flirtent parfois avec les 50 °C : l’absolue nécessité selon les organisateurs d’intégrer à sept de ces huit temples sportifs “un système innovant de climatisation”.

Saud Abdulaziz Abdul Ghani, professeur originaire du Soudan, a travaillé 13 ans pour développer cette technologie “novatrice”, selon lui “aussi durable que possible”, dont il assure qu’elle permet également de protéger les joueurs des blessures, de préserver le gazon, d'éliminer l'humidité ambiante ou encore les “odeurs corporelles” dans les tribunes. D’une voix, les organisateurs du Mondial le confirment, les systèmes développés par Saud Abdulaziz Abdul Ghani sont “estimés plus durables de 40 % que les techniques existantes”.

“On contrôle la température, on contrôle l'humidité présente dans l'air, on recycle l'air et on le filtre pour enlever la poussière ou les pollens.”

Dr Saud Abdul Ghani

Entre théorie et pratique

Mais comment fonctionne alors cette technologie “miracle” ? Selon Saud Abdul Ghani - également surnommé “Doctor Cool” - le système de climatisation intégré aux différents stades qataris fonctionne à la façon d’une “bulle microclimatique contrôlée” et enveloppe chaque spectateur tout en couvrant le terrain. Des buses sont ainsi placées sous les sièges et des bouches d’aération sont disposées autour du stade, le tout sur une hauteur qui n’excède pas 2 mètres en tout point de l’intérieur de l’enceinte.

Selon Le Monde, qui a enquêté sur la question, à ce “refroidissement ciblé” et à un effort d’isolation - façades réfléchissantes, toits conçus pour ne pas laisser entrer trop d’air extérieur - “s’ajoute un fonctionnement en circuit quasi fermé”. En effet, l’air chaud évacué est ensuite aspiré à mi-hauteur des tribunes, puis directement renvoyé dans les centrales de refroidissement souterraines, qui procèdent ensuite à un “stockage thermique”, afin d’éviter les pics de consommation en journée. “Le dispositif optimise l’injection de l’air refroidi, entre-temps déshumidifié et purifié, ne rafraîchit que certaines zones si besoin, et n’est mis en marche que deux heures avant le coup d’envoi”.

De plus, “Doctor Cool” l’affirme, “toute l'énergie utilisée dans nos stades est de l'énergie renouvelable”. Une énergie propre donc, qui viendrait directement de la centrale Al Kharsaah - inaugurée officiellement le 18 octobre - à l'ouest du Qatar, la plus grande centrale solaire du pays. Une centrale qui a toutefois refusé d’ouvrir ses portes aux équipes de TF1, dans le cadre d’une enquête menée sur le sujet.

Une technologie ultra performante, donc, dans l’enceinte de stades pourtant à ciel ouvert et une énergie 100% renouvelable, en plein cœur d’un pays qui se présente comme le 5ème plus gros producteur de gaz fossile au monde. Selon l’Agence internationale de l’énergie, en 2019, la quasi-totalité de l’électricité consommée au Qatar était par ailleurs issue d'énergies fossiles : 92,4% de gaz naturel et 7,6% de pétrole. Une électricité engloutie à hauteur de 60 % à 70 % par les différents systèmes de climatisation du pays, indiquait la compagnie nationale Kahramaa en 2020.

De quoi interroger quant aux performances théoriques de ces climatisations révolutionnaires.

Une dépense énergétique largement sous-estimée

Si selon un rapport publié en 2021, la FIFA estimait que le bilan carbone total du mondial au Qatar avoisinnerait les 3,63 millions de tonnes équivalent CO2 (3,63 MtCO2e), ce chiffre a depuis été remis en question car - de l’avis de nombreuses ONG - largement sous-estimé. La FIFA de son côté, présentait les affirmations suivantes :

  • 51,7 % des émissions liées aux déplacements ;
  • 24,2 % des émissions liées la construction ;
  • 20,1% des émissions liées à l'hébergement des sportifs, officiels, médias et spectateurs.

La construction des infrastructures dédiées à l’évènement (NB : les six nouveaux stades) aurait à elle seule généré une empreinte carbone 8 fois supérieure aux annonces de la FIFA, selon l’association Carbon Market Watch. Au total donc, 1,6 million de tonnes de CO2e contre les 200 000 établis, en partant du principe que les stades seraient exploités sur 60 ans de compétitions sportives.

Concernant le système de climatisation mis en place, même s’il s'avère 40% moins énergivore grâce à une alimentation à l'énergie solaire, ainsi qu’à une technologie de pointe, ces stades à ciel ouvert ne pourront toutefois être refroidis qu'au prix d'une dépense énergétique considérable. Morgane Colombert, ingénieure et docteure en génie urbain au Lab’Urba de l’université Gustave-Eiffel interroge par ailleurs :

“Climatiser un espace ouvert implique une déperdition inévitable. C’est la pertinence de l’usage qui doit être questionnée. Au motif que ces technologies existent et sont maîtrisées, doivent-elles être utilisées de manière pérenne, avec un coût en matières et en énergie très important ?”

Le bilan carbone lié à la climatisation des stades du Qatar semble toutefois échapper à toute mesure. En 2019 déjà, les équipes de France Inter s’étaient intéressées aux émissions du stade Khalifa, rénové en 2017, sans parvenir à dresser la moindre estimation fiable et précise. Thierry Salomon, spécialiste de l’association négaWatt qui promeut la sobriété énergétique précisait à ce titre que “le stade climatisé de Doha consommerait [à lui-seul] autant d'électricité qu'une ville de 15 à 20 000 habitants”. Ajoutant également :

“Il y a énormément d'incertitudes, et avec le peu de données qu'on a, il est difficile de sortir un chiffre sérieux : il peut y avoir des écarts de 1 à 10 à l'arrivée, ce n'est pas raisonnable. Ça n’empêche pas de dire que c’est quelque chose de complètement aberrant.”

Un engagement en demi-teinte

De son côté, le gouvernement qatari continue de l'affirmer : l'empreinte carbone de la compétition sera neutre. “Nous y arriverons en mesurant, réduisant et compensant toutes les émissions de gaz à effet de serre associées au tournoi”, a notamment promis Hassan Al-Thawadi, le secrétaire général du Comité d'organisation du Mondial.

Une promesse qui ne semble toutefois pas en passe d’être tenue. En effet, alors que cette climatisation particulièrement décriée ne devait être sollicitée que ponctuellement - pour les matchs de l’après-midi, lorsque la température est la plus élevée. Celle-ci a toutefois d'ores et déjà fait l’objet de toutes les critiques. En effet, lors du match d’ouverture Qatar - Equateur disputé sous une température agréable, dans l’enceinte du stade Al-Bayt, bon nombre de supporters ont fait les frais de ce vent d’air glacial craché par les grandes bouches d'aération situées sous le toit.

Même son de cloche le lundi suivant dans les tribunes du stade Al-Thumama, pour la confrontation Sénégal - Pays-Bas, alors qu'il faisait seulement 23 degrés à l'extérieur. De nouveau, le mardi, pour le match attendu, opposant la France à l’Australie au stade Al-Janoub, une climatisation allumée, faisant ainsi passer la température ambiante de 25°C à 24°C. Un match pourtant prévu à 22h dans la ville d'Al-Wakhra.

“On était tous morts de froid [...] En Equateur, on a des régions où il fait froid mais ici, c’était pire que chez nous ou que chez vous en Europe. On avait les pieds gelés. On se couvrait avec notre drapeau. On avait envie qu’ils éteignent cette climatisation”, confiait Angelica, supportrice équatorienne, au micro de RMC Sport quelques jours auparavant. Une promesse de sobriété de la part du gouvernement qatari en demi-teinte donc.

Une semaine après le coup d’envoi de son premier match, le bilan climatique à venir de cette coupe du monde à 220 milliards de dollars semble d'ores et déjà considérable.

Mis à jour le