Trente-cinq maisons d'édition musicale, Sony Music Publishing et Warner Chappell Music en tête, ont assigné Anthropic devant le tribunal fédéral de Californie du Nord le vendredi 28 août. Elles accusent l'éditeur de l'assistant Claude d'avoir entraîné son intelligence artificielle sur des dizaines de milliers de chansons protégées, récupérées par téléchargement illégal et par aspiration de sites de paroles. La plainte de 48 pages réclame jusqu'à 150 000 dollars par œuvre, ce qui place l'addition potentielle à plusieurs milliards.
Pour vous, la conséquence est déjà visible depuis des mois, sans que personne ne vous l'ait expliquée : c'est la raison pour laquelle votre assistant refuse d'écrire les paroles d'une chanson que vous lui demandez.
Ce que reprochent Sony et Warner à Anthropic
La plainte vise l'entreprise, mais aussi deux personnes physiques : son directeur général Dario Amodei et son cofondateur Benjamin Mann. Les éditeurs décrivent, selon leurs termes, « l'un des vols de propriété intellectuelle les plus massifs et les plus flagrants de l'histoire », mené au moyen d'une campagne de téléchargement illégal, d'aspiration et de copie à grande échelle.
Le détail des faits allégués est précis. Plus de cinq millions de livres auraient été récupérés sur Library Genesis, une bibliothèque pirate, en juin 2021, puis plus de deux millions sur Pirate Library Mirror en juillet 2022. Ces ouvrages contiennent des recueils de paroles, ce qui suffit à faire entrer la musique dans le dossier. S'y ajouterait l'aspiration automatisée de sites de paroles sous licence comme Musixmatch et LyricFind, ainsi que l'usage de jeux de données bien connus du secteur, Common Crawl, The Pile et Books3.
Un second reproche compte autant que le premier sur le plan financier : les éditeurs affirment que les informations de gestion des droits, autrement dit les mentions qui identifient l'auteur et l'ayant droit d'un texte, ont été retirées au passage. Chaque suppression ouvre droit à 25 000 dollars supplémentaires, en plus des 150 000 dollars par œuvre.
Les titres cités en exemple sont des standards que tout le monde reconnaît : Ain't No Mountain High Enough, Hallelujah, Eye of the Tiger, Livin' On a Prayer, September, Uptown Funk, All I Want for Christmas Is You et Paper Rings, de Taylor Swift.
Anthropic conteste. « Nous ne sommes pas d'accord avec les demandes des éditeurs et nous entendons nous défendre fermement devant le tribunal », a déclaré un porte-parole de l'entreprise. À ce stade, il s'agit d'accusations portées dans une plainte : aucun tribunal ne les a examinées.
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Pourquoi votre assistant refuse déjà de vous écrire des paroles
Si vous avez déjà demandé à un assistant les paroles exactes d'une chanson, vous savez qu'il se dérobe : il résume, il commente, il propose un lien, mais il n'écrit pas le texte. Ce comportement n'a rien d'un choix éditorial, c'est le produit d'un accord judiciaire.
En octobre 2023, un premier groupe d'éditeurs mené par Universal Music Publishing, Concord et ABKCO avait déjà attaqué Anthropic, sur un périmètre bien plus étroit : 500 chansons. Le 2 janvier 2025, les parties ont signé devant le juge un engagement qui évitait à Anthropic une injonction pouvant perturber l'usage de Claude. L'entreprise s'y engageait à maintenir des garde-fous empêchant son modèle de restituer les paroles concernées.
C'est précisément ce dispositif que les éditeurs jugent aujourd'hui insuffisant. Ils soutiennent que ces garde-fous se contournent en reformulant simplement la demande, et que le modèle reproduit encore leurs textes mot pour mot. En janvier 2026, une procédure distincte portant sur plus de 20 000 chansons et réclamant plus de 3 milliards de dollars a été engagée sur le même terrain.
Le précédent qui pèse le plus lourd est ailleurs. Dans une affaire parallèle portant sur des livres, Anthropic a accepté de verser 1,5 milliard de dollars, soit environ 3 000 dollars par ouvrage pour plus de 482 000 livres. Le juge a validé définitivement cet accord le 21 juillet dernier. Les éditeurs de musique s'appuient sur ce montant pour fixer leurs propres attentes.
En Europe, la règle n'est pas la même qu'aux États-Unis
Le débat américain tourne autour du fair use, une souplesse qui n'existe pas dans le droit français. De ce côté-ci de l'Atlantique, la fouille de textes et de données est bien une exception au droit d'auteur, mais les ayants droit peuvent s'y opposer, et la musique française l'a fait tôt.
La Sacem a annoncé le 16 octobre 2023 qu'elle exerçait ce droit d'opposition pour l'ensemble de son répertoire, sur le fondement de l'article L.122-5-3 du code de la propriété intellectuelle. Concrètement, une entreprise qui veut entraîner un modèle sur les œuvres de ses membres doit obtenir son autorisation au préalable. Le choix est plus radical que celui d'autres sociétés d'auteurs, qui laissent chaque créateur décider pour lui-même.
Un tribunal européen a déjà tranché sur ce terrain. Le 11 novembre 2025, le tribunal régional de Munich I a condamné OpenAI dans un litige porté par la Gema, l'équivalent allemand de la Sacem, à propos de neuf chansons allemandes. La décision retient que la mémorisation des textes dans les paramètres du modèle, comme leur restitution dans les réponses du robot conversationnel, constituent bien une atteinte au droit d'auteur. OpenAI a contesté cette lecture et envisagé la suite à donner.
S'ajoute une obligation nouvelle : depuis le 2 août 2025, le règlement européen sur l'intelligence artificielle impose aux fournisseurs de modèles à usage général de publier un résumé suffisamment détaillé des données d'entraînement et de se doter d'une politique de respect du droit d'auteur. Les modèles déjà sur le marché à cette date ont jusqu'au 2 août 2027 pour s'y conformer.
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Les chiffres à retenir
| Affaire | Objet | Montant |
|---|---|---|
| Auteurs de livres (réglée) | 482 000 livres piratés | 1,5 milliard de dollars versés |
| Universal, Concord, ABKCO | Plus de 20 000 chansons | Plus de 3 milliards de dollars réclamés |
| Sony et Warner Chappell | Des dizaines de milliers de chansons | Jusqu'à 150 000 dollars par œuvre |
| Suppression des mentions de droits | Chaque mention retirée | 25 000 dollars |
Montants réclamés ou versés, au 2 septembre 2026. Les plaintes en cours ne préjugent pas de la décision des tribunaux.
Ce que ça change pour vous, et pour les artistes français
À court terme, rien ne bouge dans votre application. Claude reste accessible en France, la procédure américaine peut durer des années et aucune décision n'est attendue avant longtemps. Les garde-fous sur les paroles, eux, resteront en place, et ils vont plutôt se durcir.
Sur la durée, l'enjeu est le prix. Si les tribunaux imposent que chaque œuvre d'entraînement soit payée, le coût de fabrication des modèles change d'échelle, et il finit par se retrouver dans les abonnements. C'est déjà l'argument central des entreprises du secteur pour défendre le fair use.
Pour un auteur ou un compositeur français, la question pratique est différente : son répertoire est-il couvert ? S'il est membre de la Sacem, l'opposition est exercée pour lui, automatiquement, sans démarche à faire. S'il édite ses morceaux lui-même, hors société de gestion, il lui revient de signaler son refus par des moyens lisibles par les machines, dans les fichiers et sur les pages où sa musique est publiée.
La musique n'est pas le seul front. Les plateformes de streaming se battent déjà contre l'autre bout du problème, non plus l'entraînement des modèles, mais l'inondation de leurs catalogues par des titres fabriqués par ces mêmes machines.
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