Mercredi 12 août au soir, la Lune passera devant le Soleil et effacera près de 9 700 MW de production solaire en Europe, dont 1 800 MW en France. Particularité de cet événement : c’est la seule perturbation majeure qu’un réseau électrique puisse anticiper à la seconde près, des années à l’avance. Et le vrai défi des opérateurs n’est pas celui que la plupart des lecteurs imaginent.

ÉLECTRICITÉ −16 % sur le prix du kWh vs tarif réglementé
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Ce qui va se passer entre 19h30 et 21h30

La bande de totalité, celle où le Soleil disparaît complètement, traversera le Groenland, l’Islande, puis le nord de l’Espagne et l’extrême nord-est du Portugal. La France, elle, n’aura droit qu’à une éclipse partielle. Mais une éclipse partielle très marquée, puisque jusqu’à 99 % du disque solaire sera masqué.

Le spectacle sera d’autant plus impressionnant que le Soleil sera déjà bas. À Paris, le maximum tombera vers 20h17, avec 92 % du disque occulté et un Soleil à moins de 8° au-dessus de l’horizon. Le maximum s’échelonnera d’environ 20h14 à Lille à 20h27 à Biarritz, où l’occultation frôlera les 99,5 %.

Côté réseau, RTE, le gestionnaire du réseau de transport français, a chiffré l’épisode. La puissance solaire injectée en France reculerait d’environ 1 800 MW au moment le plus marqué, soit près de 3 % de la production nationale. À l’échelle du continent, la baisse atteindrait 9 700 MW, avec 3 300 MW en moins en Allemagne et 3 000 MW en Espagne.

Ces chiffres deviennent plus parlants une fois convertis. Les 1 800 MW qui manqueront à la France, c’est l’équivalent de deux réacteurs nucléaires de 900 MW qui s’arrêteraient en même temps. Et les 9 700 MW européens équivalent à une dizaine de réacteurs de 900 MW, ou à peu près six EPR comme celui de Flamanville, soit 15 % de la puissance totale du parc nucléaire français. L’opérateur espagnol Red Eléctrica, dont le pays est le plus exposé, avance de son côté une estimation d’environ 5 GW à l’échelle de la péninsule ibérique.

Le vrai enjeu n’est pas l’énergie perdue, c’est la pente

C’est ici que l’affaire devient contre-intuitive. L’énergie réellement perdue est dérisoire. D’après les calculs du spécialiste des prévisions solaires Solcast, filiale de DNV, la France ne produira que 540 MWh de moins que prévu ce soir-là. C’est moins d’une minute de consommation nationale.

Ce qui compte vraiment, c’est la puissance, et surtout la vitesse à laquelle elle s’effondre. Toujours selon Solcast, la production solaire française dévissera au rythme de 5 070 MW par heure au plus fort du phénomène, et l’Allemagne encaissera une pente de 13 150 MW par heure. Autrement dit, le système perd très peu d’électricité, mais il la perd très vite.

L’image nucléaire aide, là encore, à saisir le rythme. Au plus fort de la baisse, la production française recule au rythme d’un réacteur de 900 MW qui s’éteindrait toutes les onze minutes. En Allemagne, le tempo grimpe à un réacteur toutes les quatre minutes. Aucune panne, aucune tempête ne produit une baisse aussi rapide et aussi synchronisée sur tout un continent.

Pour un gestionnaire de réseau, c’est toute la difficulté. L’équilibre entre ce qui est produit et ce qui est consommé doit être maintenu en permanence, à la seconde près. Il faut donc des centrales capables de monter en puissance à la même vitesse que le solaire s’éteint, puis de redescendre tout aussi vite quand le Soleil réapparaît, une heure plus tard. En France, ce sont surtout les barrages hydroélectriques, mobilisables en quelques minutes, qui joueront ce rôle, épaulés par les centrales thermiques et par les échanges avec les pays voisins.

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Quatre fois plus de solaire qu’en 2015, et pourtant moins de casse

Le précédent grand test remonte au 20 mars 2015. Ce jour-là, l’Europe s’attendait à perdre jusqu’à 35 GW de solaire, et la France environ 2 000 MW. Une éclipse partielle en 2021 avait, elle, coûté quelque 550 MW à la France. Le parc solaire européen a depuis explosé : il dépasse aujourd’hui 400 GW installés, soit environ 13 % du mix électrique du continent, et la France est passée à plus de 33 GW.

Le parc a donc été multiplié par plus de quatre depuis 2015, mais la perturbation attendue mercredi est près de trois fois et demie plus faible. L’explication tient en un mot : l’heure. À 20h17, le Soleil rase déjà l’horizon et les panneaux ne produisent plus qu’une fraction de leur puissance. Une éclipse équivalente en plein midi de juin aurait donné une tout autre partition.

Le développement des énergies renouvelables conduit les équipes d’exploitation à intégrer de nouveaux paramètres dans la conduite du système électrique.
RTE Éclipse solaire : quel impact sur le système électrique ?

RTE rappelle qu’en 2015, « le système avait alors été piloté sans difficulté en temps réel ». Chaque éclipse sert depuis de banc d’essai pour affiner les méthodes de prévision et les procédures des salles de conduite.

Les batteries européennes passent leur premier grand oral

Une chose a radicalement changé depuis 2015 : le stockage. Le parc européen de batteries a dépassé les 100 GWh fin 2025, soit dix fois plus qu’en 2021, d’après les données de SolarPower Europe. Or ces installations sont précisément taillées pour ce type d’exercice : injecter de la puissance en quelques secondes, puis absorber le rebond quand la production solaire revient d’un coup.

La coordination, elle, se joue à l’échelle continentale. ENTSO-E, l’association qui fédère une quarantaine de gestionnaires de réseau dans 36 pays, a activé une cellule dédiée, annulé les opérations de maintenance programmées sur le créneau, briefé les salles de conduite et prévenu les acteurs de marché, rapporte l’AFP. Les opérateurs se disent prêts à assurer une exploitation sûre et stable du système pendant toute la durée de l’événement.

La comparaison avec les États-Unis est éclairante. Lors de l’éclipse d’avril 2024 au Texas, ce sont les centrales à gaz qui avaient comblé l’essentiel du trou. L’Europe, elle, jouera davantage la carte de l’hydraulique et du stockage.

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Ce que ça change pour votre facture et vos panneaux

Pour votre approvisionnement, la réponse est simple : rien. RTE indique que la production française reste abondante à cette période de l’année et qu’aucun impact n’est à craindre pour les consommateurs. Il n’y aura ni coupure, ni délestage, ni appel à la sobriété.

Sur les prix non plus, aucune surprise n’est à attendre. Le marché de gros de l’électricité fonctionne par enchères la veille pour le lendemain : l’éclipse étant connue de longue date, elle sera déjà intégrée dans les prix arrêtés le 11 août. Et de toute façon, les tarifs des particuliers ne suivent pas les soubresauts horaires du marché.

Les propriétaires de panneaux solaires, eux, verront bien quelque chose. Leur production tombera quasiment à zéro pendant une petite heure, avant de repartir normalement. Aucun risque pour le matériel : les onduleurs sont conçus pour encaisser les passages nuageux, autrement plus brutaux. Si vous êtes en autoconsommation, vous tirerez simplement tout votre courant du réseau ce soir-là, comme n’importe quelle nuit.

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Mercredi soir, pendant que des millions d’Européens lèveront les yeux vers le ciel, quelques centaines d’ingénieurs surveilleront des écrans. Si tout se passe comme prévu, personne ne remarquera rien. C’est précisément la définition d’un réseau électrique qui fonctionne.

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